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Métaphysique de l'amour; Métaphysique de la mort (+- 1844) |
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Aux degrés les plus élevés de l'amour cette chimère devient si éblouissante que, quand son approche nous est interdite, la vie elle-même perd tout attrait et semble désormais si vide de joie, si terne et si insipide, que le dégoût domine jusqu'aux terreurs de la mort ; il est alors parfois mis volontairement fin à la vie. […] à moins que la nature, pour sauver la vie, ne fasse intervenir la folie, qui enveloppe de son voile la conscience de cet état désespéré. |
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Le profond sérieux avec lequel nous contemplons et observons chaque partie du corps de la femme et qu'elle de son côté fait de même, la critique scrupuleuse à laquelle nous soumettons une femme qui commence à nous plaire, notre entêtement à choisir, l'attention tendue avec laquelle le fiancé observe sa fiancée, son souci de n'être dupé en rien et la grande importance qu'il attribue à tout excès ou tout défaut, dans les parties essentielles, - tout cela est adapté à l'importance de la fin. |
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En règle générale la mort de tout homme de bien est paisible et douce ; mais mourir volontairement, mourir volontiers, mourir joyeusement, c'est le privilège du résigné, de celui qui se dépouille de la volonté de vivre et qui la nie. |
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Mais par-dessus tout la mort est la grande occasion de n'être plus le moi : heureux celui qui en tire parti. Pendant la vie la volonté de l'homme est sans liberté ; d'après le fondement de son caractère immuable, son action se déroule avec nécessité, suivant la chaîne des motifs. Or chacun porte dans son souvenir bien des choses qu'il a faites et dont il n'est pas satisfait. S'il vivait toujours, il agirait toujours de la même façon, d'après l'immuabilité de son caractère. C'est pourquoi la mort dénoue ces liens : la volonté redevient libre. Car la liberté réside dans l'esse, non dans l'operari […] |
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Nous nous rappelons ici que l'homme le meilleur est celui qui fait le moins de différence entre lui-même et les autres, ne considère pas ceux-ci comme un absolu non-moi, tandis que le méchant tient cette différence pour grande, voire absolue ; c'est ce que j'ai exposé dans mon mémoire sur le Fondement de la Morale. |
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Ce qui en revanche est bien fondé, c'est cette conviction immédiate, suscitée par la vue de nobles actions, que l'esprit d'amour, qui incite celui-ci à épargner ses ennemis, celui-là à prendre soin au péril de sa vie d'un homme qu'il n'a jamais vu auparavant, ne pourra jamais se dissiper et s'anéantir. |
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Ceci trouve sa confirmation dans le fait que la plupart des hommes, ou même tous les hommes, sont faits de telle sorte qu'ils ne pourraient être heureux, quel que soit le monde où ils se trouveraient placés. Dans la mesure en effet où celui-ci exclurait la peine et la misère, ils seraient livrés à l'ennui, et dans la mesure où l'ennui serait prévenu, ils tomberaient dans la misère, le tourment et la souffrance. |
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Les mariages d'amour sont conclu dans l'intérêt de l'espèce, non dans celui des individus. […] Or bien souvent le couple formé par cette illusion instinctive, qui fait l'essence de l'amour-passion, sera par ailleurs d'une nature des plus hétérogène. […] Aussi les unions formées par l'amour finissent-elles mal dans l'ensemble : car elles prennent soin de la génération future aux dépens de celle qui vit actuellement […] C'est l'inverse qui a lieu pour les mariages de convenance, conclu le plus souvent d'après le choix des parents. Les considérations qui règnent alors, quelle qu'en soit la nature, sont au moins réalistes et ne peuvent se dissiper d'elles-mêmes. Elles ont égard au bonheur des individus actuels, au détriment, il est vrai, de ceux qui viendront ; et ce bonheur-là reste tout de même problématique. L'homme qui, en se mariant, tient compte de l'argent au lieu de la satisfaction de son penchant, vit davantage comme individu que comme élément de l'espèce ; or cela est en contradiction avec la vérité, apparaît donc comme contraire à la nature et suscite de ce fait un certain mépris. |
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Il s'ensuit que la perte de la bien-aimée, du fait d'un rival ou de la mort, est pour celui qui aime passionnément, une souffrance qui dépasse toute autre ; car elle est de nature transcendante, en ce qu'elle ne frappe pas seulement son individualité, mais porte atteinte à son essentia aeterna, à la vie de l'espèce, de la volonté spéciale et de l'ordre de laquelle il tenait sa mission. Aussi la jalousie est-elle si douloureuse et si horrible et est-ce le plus grands de tous les sacrifices que de céder à un autre celle qu'on aime. |
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Ici l'honneur, qui l'emportait jusqu'alors sur tout autre intérêt, est mis hors de combat, dès que l'amour, c'est-à-dire l'intérêt de l'espèce, entre en jeu et voit à sa portée un avantage décisif ; car l'intérêt de l'espèce est, à l'égard de tout autre, si important soit-il, prédominant. A lui seul honneur, devoir, fidélité, cèdent donc le pas après avoir résisté à toute autre tentation, y compris la menace de mort. - De même, dans la vie privée, on ne manque jamais autant de conscience que sur ce point : c'est la cas même des gens par ailleurs honnêtes et droits, qui commettent l'adultère sans scrupules, quand l'amour- passion, c'est-à-dire l'intérêt de l'espèce, a pris possession d'eux. |
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Dans le mariage ce qui compte, ce n'est pas une conversation spirituelle, c'est la procréation des enfants ; il est un lien des cœurs, non des cerveaux. Que des femmes assurent être tombées amoureuses de l'esprit d'un homme, ce n'est là que prétention vaniteuse et ridicule ou exaltation d'une créature dénaturée. |
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Le manque d'intelligence ne nuit pas auprès des femmes, une force d'esprit exceptionnelle, ou même le génie, volontiers confondu avec une anomalie, exerceraient même plutôt des effets défavorables. Aussi voit-on souvent un homme laid, sot et vulgaire évincer auprès des femmes un homme bien bâti, spirituel et aimable. De plus les mariages d'amour sont souvent conclu entre des êtres intellectuellement très hétérogènes : par exemple le mari sera un homme rude, solide et borné, la femme sera d'une sensibilité délicate, d'une intelligence déliée, elle sera cultivée, aimera le beau, etc. … ou même lui est génial, elle est une oie … |
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Il faut donc dire d'abord que par nature l'homme incline à l'inconstance en amour, la femme à la constance. L'amour de l'homme décline sensiblement à partir de l'instant où il a obtenu satisfaction ; à peu près toutes les autres femmes l'attirent plus que celle qu'il possède déjà, il aspire au changement. L'amour de la femme croît au contraire à partir de ce même instant. C'est là une conséquence de l'intention de la nature, qui vise à la conservation, et donc à un accroissement aussi considérable que possible de l'espèce. Car l'homme peut aisément engendrer plus de cent enfants en un an, s'il dispose du même nombre de femmes ; la femme, elle, ne pourrait, avec un nombre d'homme aussi grand qu'on voudra, mettre pourtant au monde qu'un seul enfant dans l'année (les naissances de jumeaux mises à part). C'est pourquoi l'homme va toujours à la recherche d'autres femmes, alors que la femme s'attache de manière durable à un seul homme ; car la nature la pousse d'instinct et sans réflexion, à se conserver celui qui nourrit et protège la progéniture future. Aussi la fidélité conjugale est-elle artificielle chez l'homme, naturelle chez la femme, et ainsi l'adultère de la femme est beaucoup moins pardonnable que celui de l'homme, autant objectivement, par ses conséquences, que subjectivement, parce qu'il est contraire à la nature. |
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L'égoïsme est un caractère si profondément enraciné en chaque individu que, pour inciter à l'action un être individuel, les buts égoïstes sont les seuls sur lesquels on puisse compter avec certitude. |
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La fin dernière de toute intrigue galante, qu'elle soit jouée en brodequins ou en cothurnes, est réellement plus considérable que tous les autres buts de la vie humaine et par conséquent digne du sérieux profond avec lequel chacun le poursuit. Ce qui se décide de la sorte n'est en effet rien de moins que la composition de la génération future. […] Il ne s'agit pas alors, comme en toute circonstance, du bonheur et du malheur des individus, mais de l'existence et de la constitution particulière de la race humaine pour les temps à venir, de sorte que la volonté de l'individu s'affirme à sa plus haute puissance comme volonté de l'espèce […] |
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L'expérience aussi confirme, sinon couramment, du moins sans aucun doute possible, qu'une inclination qui d'ordinaire ne se présente qu'avec une intensité encore maîtrisable, peut, dans certaines conditions, croître jusqu'à devenir une passion qui dépasse toute autre en violence ; elle se débarrasse alors de toute considération et surmonte tous les obstacles avec une énergie et une persévérance incroyables, si bien que, pour l'assouvir, on risque sa vie, et même on l'abandonne avec dédain, lorsque la satisfaction reste refusée. […] Plus grand encore est cependant le nombre de ceux que la passion conduit à la maison d'aliénés. |
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Mais la passion amoureuse contrecarrée n'est pas seule à trouver parfois une issue tragique ; la passion satisfaite, elle aussi, conduit plus souvent au malheur qu'au bonheur. Car ses exigences entrent souvent si bien en conflit avec le bonheur personnel de l'intéressé, qu'elles le minent ; elles sont en effet incompatibles avec les autres conditions de son existence et détruisent le plan de vie édifié sur celles-ci. L'amour n'entre d'ailleurs pas seulement en contradiction avec les circonstances extérieures, mais même avec l'individualité personnelle, en ce qu'il s'attache à des personnes qui, en dehors de la relation sexuelle, paraîtraient haïssables, méprisables, voire exécrables à l'amoureux. Mais le vouloir de l'espèce est tellement plus puissant que celui de l'individu, que l'amoureux ferme les yeux sur toutes ces particularités qui lui répugnent, ne voit rien, méconnaît tout et se lie pour toujours à l'objet de sa passion ; tant l'aveugle cette illusion, qui disparaît dès que le désir de l'espèce est comblé, mais laisse subsister une compagne de vie détestée. Cela seul explique que nous voyions souvent des hommes très raisonnables, voire excellents, unis à des monstres et des mégères, de sorte que nous ne comprenons pas qu'ils aient pu faire un tel choix. Aussi les Anciens représentaient-ils l'amour comme aveugle. Mieux ! Un amoureux peut même discerner clairement et ressentir amèrement les insupportables défauts de tempéraments et de caractère de sa fiancée, et cependant ne pas se laisser rebuter […] Car au fond il ne cherche pas son bien, mais celui d'un tiers, qui doit encore naître […]
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