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Essai sur le libre arbitre (1838) |
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Le caractère de l'homme est invariable : il reste le même pendant toute la durée de sa vie. Sous l'enveloppe changeante des années, des circonstances où il se trouve, même de ses connaissances et de ses opinions, demeure, comme l'écrevisse sous son écaille, l'homme identique et individuel, absolument immuable et toujours le même. Ce n'est que dans sa direction générale et dans sa matière que son caractère éprouve des modifications apparentes, qui résultent des différences d'âges, et des besoins divers qu'ils suscitent. L'homme même ne change jamais : comme il a agi dans un cas, il agira encore, si les mêmes circonstances se présentent (en supposant toutefois qu'il en possède une connaissance exacte). […] C'est pourquoi aussi l'honneur véritable […] une fois perdu, ne se retrouve jamais, mais que la tache d'une seule action méprisable reste attachée à l'homme, et, comme on dit, le stigmatise. De là le proverbe : "Voleur un jour, volera toujours." |
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Le caractère est invariable, l'action des motifs fatale : mais ils doivent avant d'agir passer par l'entendement, qui est le medium des motifs. Or celui-ci est susceptible à des degrés infinis des perfectionnements les plus divers et d'un redressement incessant : c'est là le but même vers lequel tend toute éducation. […] Aussi longtemps que l'homme ne pouvait pas comprendre ces motifs, ils étaient pour sa volonté comme s'ils n'existaient pas. C'est pourquoi, les circonstances extérieures restant identiques, la position d'un homme relativement à une résolution possible peut -être fort différente la seconde fois de ce qu'elle était la première : il peut, pendant l'intervalle, être devenu capable de concevoir les mêmes circonstances d'une façon plus exacte et plus complète, et c'est ainsi que des motifs, auxquels il était autrefois inaccessible, peuvent l'influencer aujourd'hui. |
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Le caractère individuel est inné : il n'est pas une œuvre d'art, ni le produit de circonstances fortuites, mais l'ouvrage de la nature elle-même. Il se manifeste d'abord chez l'enfant, et montre dès lors en petit ce qu'il doit être en grand. […] De cette explication de l'essence du caractère individuel, il résulte sans doute que les vertus et les vices sont choses innées. Cette vérité peut paraître choquante à plus d'un préjugé et à plus d'une philosophie de vieilles commères, jalouse de ménager les prétendus intérêts pratiques, c'est-à-dire ses idées mesquines, étroites, et ses vues bornées d'école primaire […] |
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Il faudrait donc que la liberté, dont le caractère essentiel est l'absence de toute nécessitation, fût l'indépendance absolue à l'égard de toute cause, c'est-à-dire la contingence et le hasard absolus. […] Quoi qu'il en soit, le mot libre signifie ce qui n'est nécessaire sous aucun rapport, c'est-à-dire ce qui est indépendant de toute raison suffisante. Si un pareil attribut pouvait convenir à la volonté humaine, cela voudrait dire qu'une volonté individuelle, dans ses manifestations extérieures, n'est pas déterminée par des motifs, ni par des raisons d'aucune sorte, puisque autrement - la conséquence résultant d'une raison donnée, de quelque espèce qu'elle soit, intervenant toujours avec une nécessité absolue - ses actes ne seraient plus libres, mais nécessités. |
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La plus ancienne expression précise à moi connue de notre problème se trouve dans Clément d'Alexandrie, qui dit […] : "Ni les éloges, ni les honneurs, ni les supplices ne sont fondés en justice, si l'âme n'a pas la libre puissance de désirer et de s'abstenir, et si le vice est involontaire." |
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Si maintenant, à la suite de l'exposition précédente, nous avons clairement fait reconnaître au lecteur que l'hypothèse du libre arbitre doit être absolument écartée, et que toutes les actions des hommes sont soumises à la nécessité la plus inflexible […] |
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Car les lois partent de cette juste présomption, que la volonté ne possède pas la liberté morale (auquel cas on ne pourrait pas la diriger); - mais qu'elle est soumise à la contrainte nécessitante des motifs ; c'est pourquoi, à tous les mobiles possibles qui peuvent exciter au crime, le législateur s'efforce d'opposer, dans les punitions dont il le menace, des motifs contraires plus puissants. Un code pénal n'est pas autre chose qu'un dénombrement de motifs propres à tenir en échec des volontés portées au mal. |
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[…] l'homme est intellectuellement libre, ce qui signifie, que ses actions sont le résultat véritable et non altéré de la réaction de sa volonté sous l'influence des motifs, qui, dans le monde extérieur, sont présents à son esprit comme à celui de tous les hommes. Par suite, elles lui sont alors imputables moralement aussi bien que juridiquement. |
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Le caractère de l'homme est empirique. Par l'expérience seule on apprend à le connaître, non-seulement tel qu'il est dans autrui, mais tel qu'il est en nous-mêmes. […] Par suite, nul ne peut savoir comment un autre homme, ni même comment lui en personne agira dans une circonstance déterminée, avant qu'il ne s'y soit trouvé. Ce n'est qu'après une épreuve subie qu'il peut être certain des autres et de lui-même. Mais alors il peut l'être en toute sécurité : l'amitié éprouvée, des serviteurs éprouvés, sont les choses les plus sûres du monde. |
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Je peux faire ce que je veux : je peux, si je veux, donner aux pauvres tout ce que je possède, et devenir pauvre moi-même - si je veux ! - Mais il n'est pas en mon pouvoir de le vouloir, parce que les motifs opposés ont sur moi beaucoup trop d'empire. Par contre, si j'avais un autre caractère, et si je poussais l'abnégation jusqu'à la sainteté, alors je pourrais vouloir pareille chose : mais alors aussi je ne pourrais pas m'empêcher de la faire, et je la ferais nécessairement. - Tout cela s'accorde parfaitement avec le témoignage de la conscience "je peux faire ce que je veux" […] |
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[…] un homme, même quand il a la connaissance la plus claire de ses fautes et de ses imperfections morales, quand il les déteste même, quand il prend la plus ferme résolution de s'en corriger, ne se corrige néanmoins jamais complètement ; bientôt, malgré de sérieuses résolutions, malgré des promesses sincères, il s'égare de nouveau, quand l'occasion s'en présente, sur le même sentier qu'auparavant, et s'étonne lui-même quand on le surprend à mal faire. |
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Le caractère de l'homme est : [...] Individuel : il diffère d'individu à individu . […] C'est pourquoi l'action d'un même motif varie tant d'un homme à un autre, […] C'est pourquoi encore la connaissance des motifs ne suffit pas pour prédire l'action qui doit en résulter : il faut en outre la connaissance exacte du caractère qu'ils sollicitent. |
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Or tous les motifs sont des causes, et toute causalité entraîne la nécessité. L'homme peut d'ailleurs, au moyen de sa faculté de penser, évoquer devant son esprit dans l'ordre qui lui plaît, en les intervertissant ou en les ramenant à plusieurs reprises, les motifs dont il sent l'influence peser sur lui, afin de les placer successivement devant le tribunal de sa volonté ; c'est en cette opération que consiste la délibération. [Contradiction ? L'homme peut choisir ses motifs ?] |
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Le concept de liberté, à le considérer exactement, est négatif. Nous ne nous représentons par là que l'absence de tout empêchement et de tout obstacle : or, tout obstacle étant une manifestation de la force, doit répondre à une notion positive. Le concept de la liberté peut être considéré sous trois aspects fort différents, d'où trois genres de libertés correspondant aux diverses manières d'être que peut affecter l'obstacle : ce sont la liberté physique, la liberté intellectuelle et la liberté morale. |
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Pareillement toute action humaine doit être produite par quelque force, qui agisse d'une façon positive, et soit quelque chose de plus que cette qualité toute négative de la liberté. Mais ceci ne peut s'expliquer que de deux manières : ou bien les motifs, c'est-à-dire les circonstances extérieures, produisent l'action par eux-mêmes : et alors il est évident que l'homme n'est pas responsable […] ou bien l'action provient de la réceptivité (accessibilité) de l'homme pou tels ou tels motifs, c'est-à-dire du caractère inné, des tendances originellement existantes, qui peuvent différer d'individu à individu, et d'après lesquelles les motifs exercent leur action. Mais alors l'hypothèse du libre arbitre disparaît, parce que ces tendances représentent précisément le poids placé sur le plateau de la balance. La responsabilité de nos fautes retombe sur celui qui a mis en nous ces penchants, c'est à-dire sur celui dont l'homme, avec les instincts primitifs de sa nature, est l'ouvrage. Donc la condition indispensable de la responsabilité morale de l'homme est son aséité, c'est-à-dire, qu'il soit lui-même son propre ouvrage. |
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Quand même la vérité que j'ai démontrée dans ce travail appartiendrait à la classe de celles qui peuvent échapper à l'intelligence prévenue d'une multitude aux vues bornées, et même paraître choquantes aux faibles et aux ignorants, une telle considération ne devrait toutefois pas me retenir de l'exposer sans détours et sans réticences ; car je ne m'adresse pas en ce moment au peuple, mais à une Académie éclairée […] |
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En outre, tant qu'il s'agit encore d'établir et de consolider une idée juste, celui qui poursuit loyalement la vérité doit toujours considérer uniquement les arguments qui la confirment, et non les conséquences qu'elle peut entraîner, ce qu'il sera toujours temps de faire quand cette idée sera solidement établie. [????] |
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Cette vérité consiste dans le sentiment parfaitement clair et sûr de notre responsabilité morale, de l'imputabilité de nos actes à nous-mêmes, sentiment qui repose sur cette conviction inébranlable, que nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos actions. Grâce à cette conviction intime, il ne vient à l'esprit de personne, pas même de celui qui est pleinement persuadé de la nécessité de l'enchaînement causal de nos actes, d'alléguer cette nécessité pour se disculper de quelque écart, et de rejeter sa propre faute de lui-même sur les motifs, bien qu'il soit établi que par leur entrée en jeu l'action dût se produire d'une façon inévitable. Car il reconnaît très bien que cette nécessité est soumise à une condition subjective, et qu'objectivement, c'est-à-dire dans les circonstances présentes, par suite sous l'influence de ces mêmes motifs qui l'ont déterminé, une action toute différente, voire même directement opposée à celle qu'il a faite, était parfaitement possible, et aurait pu être accomplie, pourvu toutefois qu'il eût été un autre : c'est de cela seulement qu'il s'en est fallu. Pour lui-même, parce qu'il est tel et non tel, parce qu'il a tel caractère et non tel autre, une action différente n'était à la vérité pas possible ; mais en elle-même et par suite objectivement, elle était réalisable. Sa responsabilité, que la conscience lui atteste, ne se rapporte donc à l'acte même que médiatement et en apparence : au fond, c'est sur son caractère qu'elle retombe ; c'est de son caractère qu'il se sent responsable. Et c'est aussi de celui-là seul que les autres hommes le rendent responsable, car les jugements qu'ils portent sur sa conduite rejaillissent aussitôt des actes sur la nature morale de leur auteur. |
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Là où est la faute doit être également la responsabilité : et puisque le sentiment de cette responsabilité est l'unique donnée qui nous fasse induire l'existence de la liberté morale, la liberté elle-même doit résider là où la responsabilité réside, à savoir : dans la caractère de l'homme. Cette conclusion est d'autant plus nécessaire que nous sommes persuadé que la liberté ne saurait se trouver dans les actions individuelles, qui s'enchaînent d'après un rigoureux déterminisme une fois que le caractère est donné. Or le caractère, comme il a été montré dans le troisième chapitre, est inné et invariable. |
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Sa connaissance seule [à l'homme] peut être redressée : on peut arriver à lui faire comprendre que tels ou tels moyens, qu'il employait autrefois, ne conduisent pas à son but, ou lui procurent plus de dommage que de profit : alors il change de moyens, mais non de but. C'est là le principe du système pénitencier américain : il ne se propose pas d'améliorer le caractère, le cœur même du coupable, mais plutôt de rétablir l'ordre dans sa tête, et de lui montrer que ces mêmes fins, qu'il poursuit nécessairement en vertu de sa nature et de son caractère, lui coûteront à atteindre beaucoup plus de difficulté, de fatigue, et de danger, sur le chemin de la malhonnêteté suivi par lui jusque-là, que sur la voie de la probité, du travail et de la tempérance. |
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En résumé, l'homme ne fait jamais que ce qu'il veut, et pourtant, il agit toujours nécessairement. La raison en est qu'il est déjà ce qu'il veut : car de ce qu'il est découle naturellement tout ce qu'il fait. Si l'on considère ses actions objectivement, c'est-à-dire par le dehors, on reconnaît avec évidence que, comme celles de tous les êtres de la nature, elles sont soumises à la loi de la causalité dans toute sa rigueur ; subjectivement, par contre, chacun sent qu'il ne fait jamais que ce qu'il veut. Mais cela prouve seulement que ses actions sont l'expression pure de son essence individuelle. |
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Un homme donné, dans des circonstances données, peut-il faire également bien deux actions différentes, ou doit-il nécessairement en faire une ? - Réponse de tous les penseurs profonds : Une seulement. |
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Ceux qui par contre s'imaginent qu'à cause de la non-existence de la liberté morale et de la nécessité qui en résulte pour toutes les actions d'un individu donné, aucun criminel ne devrait rationnellement être puni, partent de cette fausse idée sur la pénalité, qu'elle est un châtiment des crimes en tant que crimes, une punition du mal par le mal, au nom de motifs moraux. Mais il me semble, malgré l'autorité de Kant, que la pénalité envisagée ainsi serait absurde, inutile, et absolument injustifiable. Car de quel droit un homme s'érigerait-il en juge absolu de ses semblables au point de vue moral, et comme tel leur infligerait-il des peines en punition de leurs fautes ? La loi, c'est-à-dire la menace de la peine, a bien plutôt pour but d'être un motif contraire destiné à balancer dans l'esprit des hommes les séductions du mal. Si dans un cas particulier elle manque son effet, elle doit mettre à l'exécution sa menace, parce qu'autrement elle serait également impuissante dans tous les cas à venir. |
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La pensée de Platon, prise dans son ensemble, me paraît être la suivante : les âmes, avant d'entrer dans des corps et d'être soumises à des genres de vie déterminés, ont la liberté de choisir telle existence ou telle autre, qu'elles devront mener ensuite dans le corps particulier qui convient à chacune d'elles ; en sorte qu'elles peuvent choisir la vie d'un lion, aussi bien que celle d'un homme. Mais une fois qu'elles se sont décidées pour un genre d'existence déterminée, cette liberté lui est enlevée. […] |
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Si l'on admet le libre arbitre, chaque action humaine est un miracle inexplicable, un effet sans cause . […] |
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Mais puisque la responsabilité présuppose la possibilité d'avoir agi autrement, et par suite la liberté, il s'en suit que le sentiment de la liberté est implicitement contenu dans celui de la responsabilité. |
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Est-ce que la carrière écoulée de la vie d'un homme donné - étant admis que d'une part son caractère reste invariable, et de l'autre que les circonstances dont il a eu à subir l'influence soient déterminées nécessairement d'un bout à l'autre, et jusqu'à la plus infime, par des motifs extérieurs qui entrent toujours en jeu avec une nécessité rigoureuse, et dont la chaîne continue, formée d'une suite d'anneaux tous également nécessaires, se prolonge à l'infini - est-ce que cette carrière, en un point quelconque de son parcours, dans aucun détail, aucune action, aucune scène, aurait pu être différente de ce qu'elle a été ? - Non, est la réponse conséquente et exacte. Le résultat de ces deux principes est celui-ci : Tout ce qui arrive, les plus petites choses comme les plus grandes, arrive nécessairement.
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Arthur Schopenhauer était un philosophe qui voulait être célèbre. Aussi cherchait-il à inventer des théories spectaculaires pour se démarquer de ses collègues et amis. Un beau matin, Schopenhauer eut une lumineuse inspiration : l'homme ne possède pas son libre arbitre, c'est-à-dire n'est pas responsable de ses actes. Voilà, se dit-il, une idée qui devrait assurer ma renommée pour les siècles à venir. Confronté à cette révélation, le badaud ignorant s'esclaffe : Quel mec ce Schopenhauer ! L'être humain ne possède pas son libre arbitre ! Quand je regarde la télé, ne suis-je point libre de choisir le programme devant lequel je vais m'endormir ? Quand j'entre dans un restaurant, où l'on m'offre trois choix de plats : de la saucisse, des spaghettis et du poisson; ne suis-je point libre de choisir le poisson ? Et je voudrais bien voir celui qui me forcerait à manger de la saucisse ! Quand je veux m'acheter une voiture ne suis-je point libre de choisir la marque et le modèle du véhicule avec lequel je vais enfumer le quartier ? Comme le badaud ignorant ne refuse tout de même pas de s'instruire, il parcourt l'Essai sur le libre arbitre et le doute, lentement, s'insinue dans son esprit. Et si ce c... de Schopenhauer avait raison ? se dit-il. En réfléchissant très très très longtemps, le badaud ignorant voit des implications plus graves dans cette absence de libre arbitre. Si les criminels ne sont pas responsables de leurs actes, ne devrait-on point cesser de les condamner pour leurs crimes ? Ne devrait-on point détruire les lois, les prisons et le système judiciaire ? Et si quelqu'un essayait de me voler ma tondeuse ? pleurniche le badaud inquiet. Troublé et distrait, le badaud ignorant sort promener son chien, en heurtant tous les piétons qui lui font obstacle. J'étais le quatrième de ces obstacles. Après s'être excusé, le badaud me confia le sujet de ses préoccupations. Par sympathie pour le brave homme et pour éviter de futurs problèmes de circulation, je décidai de l'éclairer quelque peu. Voici le discours que je lui fis :
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Arthur Schopenhauer était un philosophe. Il philosophait. Et, en philosophie, le choix des mots et les définitions que l'on donne aux termes sont de toute première importance, parce que les mots et les définitions sont des échafaudages avec lesquels on construit les philosophies, les doctrines. Avec de l'expérience, on en vient à soupçonner certains philosophes de choisir des mots et des définitions de manière à prouver ce qu'ils veulent prouver. Par exemple, Schopenhauer était un philosophe pessimiste, pour lui des concepts tels que le bonheur, la joie et la liberté étaient négatifs, alors que, pour n'importe qui d'autre, intuitivement, le bonheur devrait être quelque chose de positif. Pour Schopenhauer, la tristesse, le malheur et la misère étaient des concepts positifs. Schopenhauer inversait tout pour démontrer ses théories pessimistes. Schopenhauer choisissait les définitions qu'il donnait aux mots et on peut se demander si certaines de ces définitions ne sont pas exagérées. Schopenhauer définissait la liberté comme "l'absence de toute nécessitation" (Extrait 4), "l'indépendance absolue à l'égard de toute cause", "le hasard absolu". Le mot libre, lui, est "ce qui n'est nécessaire sous aucun rapport", "indépendant de toute raison suffisante", parce que, pour Schopenhauer, une raison donnée entraîne toujours une certaine conséquence avec une nécessité absolue. Une raison est un motif et un motif entraîne la nécessité. Un motif donné appliqué à un esprit humain donné produit toujours le même résultat et un être humain donné ne peut pas s'empêcher de réagir de la même manière à un même motif. Schopenhauer en arrive à la conclusion que si l'on admet le libre arbitre, "chaque action humaine est un miracle inexplicable, un effet sans cause". (Extrait 25) Pour que la liberté existe, il ne doit pas y avoir de motifs, de raisons, parce que les motifs entraînent la nécessité et que les actions ne sont donc plus libres, Par conséquent, Schopenhauer écarte absolument l'hypothèse du libre arbitre (Extraits 6, 22 et 27). Les définitions de Schopenhauer ne sont-elles pas quelque peu biaisées et abusives ? Si une personne aime le poisson et décide d'en manger, ne choisit-elle pas librement de manger du poisson ? Est-elle "obligée" d'en manger ? Est-elle empêchée de manger autre chose ? La personne mange du poisson parce qu'elle aime ça. Il y a une cause. Les causes ne sont-elles réellement pas conciliables avec la liberté ? Quelles preuves objectives avons-nous que les causes entraînent la nécessité ? Pour tenter d'expliquer le fonctionnement des individus et des sociétés, les philosophes doivent faire des suppositions. Il semble que ces suppositions ne peuvent être que des théories. On ne peut pas vraiment ouvrir le cerveau d'un être humain pour voir comment ça marche. On ne peut pas réellement connaître les causes du comportement humain. On ne peut que les supposer. Pour Schopenhauer, le caractère de l'homme est individuel (Extrait 12), c'est-à-dire qu'un même motif, une même cause, peut avoir des résultats différents sur différentes personnes. Les gens réagissent avec leur propre personnalité qui n'est pas nécessairement semblable d'un individu à un autre. Le caractère de l'homme est aussi empirique (Extrait 9). On ne connaît d'une personne que ce que l'on voit. Schopenhauer prétend qu'on peut être sûr d'un caractère éprouvé, mais il semble réellement difficile de déterminer la longueur de l'épreuve. Si un individu commet un vol à l'âge de cinquante ans, on peut dire que cet individu a toujours eu dans sa nature d'être un voleur mais, qu'auparavant il cachait son jeu. Vu sous cet angle, peut-on jamais être sûr du caractère de quelqu'un ? Quelqu'un ne pourrait-il pas commettre un vol la dernière minute de sa vie ? Les deux derniers traits du caractère de l'être humain sont d'un intérêt particulier pour notre propos. Le caractère de l'homme est invariable "il reste le même pendant toute la durée de sa vie" (Extraits 1 et 11). "L'homme ne change jamais : comme il a agi dans un cas, il agira encore, si les mêmes circonstances se présentent". "C'est pourquoi aussi l'honneur véritable [...] une fois perdu, ne se retrouve jamais, mais que la tache d'une seule action méprisable reste attachée à l'homme, et, comme on dit, le stigmatise. De là le proverbe : « Voleur un jour, volera toujours.»" Le caractère invariable de l'esprit humain et l'absence de libre arbitre ne conduit pas à la compassion, mais à la répression. Le caractère invariable rend très difficile la réhabilitation et la réinsertion sociale des criminels. Quelqu'un qui a dans sa nature d'être un criminel sera toujours un criminel. Pour Schopenhauer, le caractère individuel est inné (Extrait 3). Les gens ne choisissent pas leur caractère (Extraits 10 et 21). Ils naissent avec et en sont influencés le premier jour de leur vie. Puisque les vertus et les vices sont innés, selon Clément d'Alexandrie : "Ni les éloges, ni les honneurs, ni les supplices ne [devraient être] fondés en justice". (Extrait 5) On peut, bien entendu, être philosophiquement en désaccord avec les honneurs et les punitions mais, dans la société dans laquelle nous vivons, les honneurs et les punitions existent et il est peu probable que les choses changent à brève échéance. Certains doivent être satisfaits du système actuel. Le caractère inné des gens peut être hérité de leurs parents. Agatha Christie (Extraits 1 et 2) croyait beaucoup à l'hérédité. Les enfants de parents criminels ont de fortes chances d'être des criminels. Si le caractère des gens est inné et invariable, ceux qui sont des voleurs et des meurtriers n'ont pas choisi de l'être et ne peuvent pas s'empêcher d'être ce qu'ils sont. Doit-on en conclure qu'ils ne sont pas responsables de leurs actes et qu'ils ne devraient pas être condamnés, puisque "la responsabilité présuppose la possibilité d'avoir agi autrement" (Extrait 26) Rendu à ce stade de ses réflexions, Schopenhauer s'est bien rendu compte qu'avec ce qu'il proposait, il courait le risque de se faire tuer n'importe quand. Aussi se mit-il à pédaler vers l'arrière et inventa-t-il le concept de l'entendement. Le rôle de l'entendement est d'influencer le caractère de l'individu. Si, le caractère est invariable, l'entendement, lui, est susceptible de "degrés infinis des perfectionnements les plus divers" (Extrait 2), autrement dit d'apprentissage. Si un voleur est condamné à la prison, son entendement devrait lui suggérer de changer de vie, parce que les buts poursuivis par le voleur seront mieux atteints s'il travaille honnêtement (Extrait 20). L'entendement est un gadget. Dire que l'entendement est variable équivaut à dire que le caractère humain est variable. Une des hypothèses de Schopenhauer vient de tomber. Si l'entendement existe ou que le caractère de l'être humain est variable, les lois sont faites pour les influencer. Les lois sont des motifs que les gens soupèsent en fonction de ce qu'ils veulent faire. (Extraits 7 et 23) Par exemple, un individu qui veut commettre un vol de banque consulte le Code des Lois et voit que le vol de banque est puni de dix ans de prison. Tous ceux qui ne veulent pas courir le risque de faire dix ans de prison renonceront à commettre des vols de banques. Les lois sont nécessaires et on doit les faire appliquer. La répression est nécessaire. La menace doit être sérieuse. Pour que les gens soient découragés de commettre des vols de banques, il doit y avoir des voleurs de banques en prison. Comment peut-on mettre en prison des gens qui ne sont pas responsables de leurs actes ? Schopenhauer n'était pas économe de contradictions puisque, pour lui, si une personne n'est pas responsable, dans le sens qu'elle est dominée par son caractère et ne peut pas choisir ce qu'elle fait, elle est responsable, dans le sens que c'est quand même elle qui a commis l'acte. Un meurtrier ne peut pas s'empêcher de commettre des meurtres, mais c'est quand même lui qui les commet. (Extraits 8, 18 et 19) Un meurtrier n'est pas condamné parce qu'il est responsable de ses actes, mais en tant que produit défectueux. Un meurtrier est un être humain défectueux. Un meurtrier est un être nuisible pour la société. Personne ne veut se faire tuer. Le meurtrier est éliminé au nom de la paix publique. Le raisonnement est différent, mais le résultat est le même pour le meurtrier. On voit que, en partant d'une déclaration très spectaculaire et controversée : l'absence de libre arbitre, Schopenhauer aboutit à la bonne vieille société telle qu'on la connaît, avec des lois, des prisons et un système judiciaire. Schopenhauer avait une drôle de méthode de travail. En élaborant une théorie, il ne se préoccupait que des arguments qui pouvaient la confirmer et négligeait les conséquences qu'elle pouvait entraîner (Extrait 17). C'est en travaillant de cette manière qu'il a accouché de l'Essai sur le libre arbitre. Une réflexion sur le libre arbitre ou la responsabilité individuelle est particulièrement intéressante pour ceux qui étudient Simenon et son oeuvre. Cet auteur et ses admirateurs inconditionnels ont souvent affirmé que les criminels n'étaient pas responsables de leurs actes, sans qu'on puisse trop savoir où cette hypothèse pouvait conduire. Le combat de Schopenhauer en faveur de sa théorie de l'absence de libre arbitre était probablement impossible à gagner. Une personne est-elle "obligée" de faire quelque chose ou choisit-elle librement de faire cette chose ? Il semble que l'on ne puisse faire que des suppositions à propos des motivations d'un être humain. On ne peut pas fournir de preuves scientifiques et incontestables de l'absence du libre arbitre. L'hypothèse du libre choix ou du libre arbitre est une hypothèse aussi bonne qu'une autre et ne peut pas être rejetée. Schopenhauer ne pouvait que faire des suppositions à propos des motivations de l'être humain, appuyer ses affirmations d'un certain nombre d'arguments théoriques, de quelques exemples concrets, mais un autre philosophe pourrait aussi bien développer d'autres théories qui expliqueraient le fonctionnement des individus et de la société. La théorie à propos de l'absence du libre arbitre est, à première vue, spectaculaire et séduisante. Une personne qui lit les journaux, écoute les bulletins de nouvelles, peut avoir l'impression que l'humanité vit dans l'anarchie la plus complète, que les êtres humains sont irresponsables; avec toutes les guerres, les génocides, les injustices, la corruption, etc. Tout cela n'incite pas à l'optimisme. Mais les médias mettent beaucoup l'accent sur les mauvaises nouvelles. La vie n'est pas que dans les bulletins de nouvelles. Toutes les guerres du monde ne donnent à personne l'envie de se faire tuer. Schopenhauer défendait l'hypothèse de l'absence du libre arbitre. On peut fort bien défendre l'hypothèse contraire. Une société est une construction théorique et philosophique, autant qu'une construction de brique, de métal et de ciment. Pour construire une société, comme pour construire un pont, on doit faire des hypothèses, des suppositions. On ne peut pas savoir ce que sera véritablement un pont avant que le pont ne soit terminé. On doit faire des suppositions et les suppositions doivent être logiques et raisonnables pour que le pont ne s'effondre pas. Contrairement à un pont, une société n'est jamais terminée. Elle est toujours en construction. Si on veut bâtir une société organisée, on doit prendre pour acquis la responsabilité des individus. Les êtres humains ne sont pas des fourmis, des girouettes ou des perroquets. Les gens peuvent être raisonnables, rationnels, avoir un comportement prévisible et coordonné. Dans une société, les lois sont aussi nécessaires que les théories et les suppositions. Les lois, les théories et les suppositions doivent être logiques et raisonnables pour que la société survive. Dans une société démocratique, les lois sont justes, parce qu'elles sont adoptées par le gouvernement. Le gouvernement est légitime, parce qu'il est élu par la majorité de la population. Les lois représentent donc l'opinion de la majorité, celle du citoyen moyen, autant qu'humainement possible. La majorité de la population comprend les lois, les approuve, est d'accord pour les respecter. Ceux qui ne respectent pas les lois constituent donc une minorité, qui est responsable de ses choix et punie en conséquence. Les gens possèdent leur libre arbitre, peuvent faire le bien ou le mal. Ceux qui font le mal ont choisi de le faire et sont responsables et coupables. Comme quoi reconnaître le libre arbitre peut aussi bien expliquer l'état de la société que la théorie de Schopenhauer. Nier l'existence du libre arbitre peut donner l'impression de rabaisser l'homme au niveau de l'animal. N'est-ce pas un peu exagéré ? Bien sûr l'être humain n'est pas entièrement libre de ses choix. Il est limité par ses moyens, ses capacités, sa culture, les lois, les moeurs et coutumes, etc. Mais peut-on rejeter totalement la petite étincelle du libre arbitre, du libre choix ? Peut-on croire que les gens ne soient jamais responsables de leurs actes ?
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Fort soulagé, le badaud ignorant me remercia avec effusion de toutes mes explications, mais j'aurais aimé mieux que son chien ne fasse pas pipi sur mon soulier gauche.
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