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Fragments divers (+- 1851) |
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Ce n'est pas l'avarice qui est un vice mais son contraire, la prodigalité. Elle résulte d'une limitation bestiale au présent sur lequel l'avenir, qui n'existe encore qu'en idée, ne peut obtenir aucun pouvoir, et elle repose sur l'illusion de la valeur positive et réelle des plaisirs sensuels. L'indigence et la misère futures sont en conséquence le prix auquel le prodigue achète ces plaisirs vides, fugitifs, souvent même purement imaginaires … Pour cette raison, l'on doit le fuir comme on fuit un pestiféré, et dès que l'on a découvert son vice, rompre avec lui […] La prodigalité ne mène donc pas seulement à l'appauvrissement, elle mène de plus, par celui-ci, au crime ; les criminels des classes élevées le sont presque tous devenus par prodigalité. [Parerga] |
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L'être humain est au fond un animal sauvage et effroyable. Nous le connaissons seulement dompté et apprivoisé par ce qu'on nomme la civilisation ; voilà pourquoi nous nous effrayons des explosions occasionnelles de sa nature. Mais quand une fois le verrou et la chaîne de l'ordre légal sont tombés et que l'anarchie apparaît, alors il montre ce qu'il est. [Parerga] |
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Dans ma jeunesse, le manque d'attention dont j'étais l'objet en société et la préférence que l'on y donnait sur moi aux individus banals, plats, mesquins, me faisait prendre le change sur moi-même. Mais à vingt-six ans, je lus Helvétius et compris alors que l'homogénéité unissait ces gens-là, tandis que l'hétérogénéité me séparait d'eux ; que l'être plat et vulgaire est à la mesure de l'être plat et vulgaire, et que la supériorité était haïe. J'ai fait la même constatation en matière de littérature philosophique, et la solution du phénomène est dans son exactement la même, comme je le vois plus clairement d'année en année. Ici comme là, ce qui est déraisonnable, mauvais, plat, absurde est à la mesure des cerveaux vulgaires et leur est homogène, tandis que ce qui est vrai, excellent, rare, ne peut, pour ces raisons mêmes, obtenir leur assentiment et leur est tout à fait hétérogène ; de plus la supériorité est haïe et redoutée. [Fragments biographiques] |
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Dans un monde qui se compose pour les 5/6 au moins de coquins, de fous et d'imbéciles, la règle de conduite de chaque membre du 6e restant doit être de se retirer d'autant plus loin qu'il diffère davantage des autres, et plus loin il se retire, mieux cela vaut pour lui. La persuasion que le monde est un désert où l'on ne trouvera jamais de société doit devenir chez lui un sentiment habituel. [Fragments biographiques] |
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Le bonheur appartient à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. En effet, toutes les sources extérieures du bonheur et du plaisir sont, de par leur nature, éminemment incertaines et équivoques, fugitives, aléatoires, partant sujettes à s'épuiser facilement même dans les circonstances les plus favorables, et c'est même inévitable, attendu que nous ne pouvons pas les avoir toujours sous la main. Bien plus, avec l'âge, presque toutes tarissent fatalement ; car alors amour, badinage, plaisir des voyages et de l'équitation, aptitude à figurer dans le monde, tout cela nous abandonne ; la mort nous enlève jusqu'aux amis et parents. C'est à ce moment plus que jamais qu'il est important de savoir ce qu'on a par soi-même. Cela seul, en effet, résistera le plus longtemps. Cependant, à tout âge, sans distinction, cela est et demeure la source vraie et la seule permanente du bonheur. Car il n'y a pas beaucoup à gagner dans ce monde : la misère et la douleur le remplissent, et quant à ceux qui leur ont échappé, l'ennui est là qui les guette de tous les coins. En outre, c'est d'ordinaire la perversité qui y gouverne et la sottise qui y parle haut. Le destin est cruel, et les hommes sont pitoyables. Dans un monde ainsi fait, celui qui a beaucoup en lui-même est pareil à une chambre d'arbre de Noël, éclairée, chaude et gaie, au milieu des neiges et des glaces d'une nuit de décembre. [Parerga] |
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Le savant ordinaire, le professeur titulaire de Goettingen, par exemple, considère le génie à peu près comme nous considérons le lièvre, qu'on ne peut utiliser et préparer qu'après sa mort ; aussi, tant qu'il est vivant, doit-on tirer sur lui. [Parerga] |
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Conversation en l'an 33 de J.-C. "Eh bien ! Savez-vous la nouvelle ?" - "Non. Que s'est-il passé ?" - "Le monde est sauvé." - "Que dites-vous là ?" - "Oui, le Bon Dieu a pris la forme humaine et s'est laissé mettre à mort à Jérusalem. De ce fait, le monde est maintenant sauvé et le diable joué." - "Mais c'est tout à fait charmant." [Parerga] |
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Les autres parties du monde ont des singes ; l'Europe a des Français. Cela se compense. [Fragments divers] |
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L'État n'est que la muselière dont le but est de rendre inoffensive cette bête carnassière, l'homme, et de faire en sorte qu'il ait l'aspect d'un herbivore. [Parerga] |
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De même que l'amour de la vie n'est au fond que la peur de la mort, de même l'instinct social des hommes n'est pas un sentiment direct, c'est-à-dire ne repose pas sur l'amour de la société, mais sur la crainte de la solitude, car ce n'est pas tant la bienheureuse présence des autres que l'on cherche ; on fuit plutôt l'aridité et la désolation de l'isolement, ainsi que la monotonie de sa propre conscience ; pour échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise, et l'on se soumet volontiers à la fatigue et à la contrainte que toute société apporte nécessairement avec soi. Mais quand le dégoût de tout cela a pris le dessus […] alors on peut tout à l'aise rester toujours seul ; on s'est accoutumé désormais aux propriétés bienfaisantes de la solitude. [Parerga] |
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Les hommes ressemblent aux enfants qui prennent de mauvaises manières dès qu'on les gâte ; aussi ne faut-il être trop indulgent ni trop aimable envers personne. De même qu'ordinairement on ne perdra pas un ami pour lui avoir refusé un prêt, mais plutôt pour le lui avoir accordé, de même ne le perdra-t-on pas par une attitude hautaine et un peu de négligence, mais plutôt par un excès d'amabilité et de prévenance ; il devient alors arrogant, insupportable, et la rupture ne tarde pas à se produire. C'est surtout l'idée qu'on a besoin d'eux que les hommes ne peuvent absolument pas supporter ; elle est toujours suivie mentalement d'arrogance et de présomption […] N'avoir jamais et d'aucune façon besoin des autres et le leur faire voir, voilà absolument la seule manière de maintenir sa supériorité dans ses relations. En conséquence, il est sage de leur faire sentir de temps en temps à tous, homme ou femme, qu'on peut très bien se passer d'eux ; cela fortifie l'amitié. [Parerga] |
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A l'exception des visages beaux, bons et intelligents qui sont en très petit nombre, je crois que chaque nouveau visage provoque le plus souvent, chez les personnes délicatement douées, une sensation semblable à de l'effroi, vu que l'impression désagréable s'offre dans une combinaison nouvelle et surprenante. En règle générale, c'est vraiment un aspect attristant. Il y a même des individus dont la face est empreinte d'une si naïve vulgarité et bassesse de caractère, d'une si bestiale étroitesse d'intelligence, que l'on s'étonne qu'ils osent sortir avec un pareil visage et ne préfèrent pas porter un masque. Oui, il y a des visages dont le seul aspect vous fait éprouver une sensation de souillure […] On se demande quelle physionomie on peut attendre de ceux qui, au cours d'une longue vie, n'ont guère nourri que des pensées mesquines, basses, misérables, des désirs vulgaires, égoïstes, envieux, méchants et criminels. Chacune de ces tares a laissé pour toujours son empreinte sur le visage ; toutes ces marques l'ont, avec le temps, par la fréquente répétition, profondément sillonné et il est comme on dit marqué dans les règles. Voilà pourquoi la plupart des êtres humains font peur la première fois qu'on les voit ; c'est seulement peu à peu que l'on s'habitue à leur visage, c'est-à-dire qu'on se défend contre l'impression de celui-ci, de façon qu'elle devient indifférente. [Parerga]
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