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Humain, trop humain (1878) |
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- 1 - Quand j'exprimai ensuite, dans la troisième Considération intempestive, ma vénération pour mon premier et mon unique éducateur, le grand Arthur Schopenhauer […] j'étais déjà, quant à moi, en plein scepticisme, en pleine débâcle morale, c'est-à-dire aussi bien pris par la critique que par l'approfondissement de tout ce qu'avait été le pessimisme jusqu'alors […] |
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- 2 - D'où viennent les subites passions d'un homme pour une femme, les profondes, intimes ? La sensualité seule en est la moindre cause ; mais quand l'homme trouve réunis en un seul être la faiblesse, le besoin d'aide et tout à la fois l'outrecuidance, il se passe en lui quelque chose qui serait comme si son âme allait déborder : il est au même instant ému et offensé. C'est à ce point que jaillit la source du grand amour. [Lettre à mon juge et En cas de malheur de Simenon.] |
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- 3 - Il est beaucoup plus agréable d'offenser et de demander ensuite pardon que d'être offensé et accorder le pardon. Celui qui se met dans le premier cas donne une marque de puissance et puis de bon caractère. L'autre, s'il ne veut pas passer pour inhumain, est en fait obligé de pardonner ; la jouissance qu'il peut tirer de l'humiliation d'autrui est infime du fait de cette obligation. |
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- 4 - Il y a des gens qui, lorsqu'ils se mettent en colère et offensent les autres, réclament tout d'abord qu'on ne leur en tienne pas rigueur, et deuxièmement qu'on ait pitié d'eux, qui sont sujets à de si violents paroxysmes. Ainsi va la prétention humaine. |
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- 5 - Se peut-il, d'une manière générale, que les femmes soient justes alors qu'elles sont si habituées à aimer, à n'être, peu importe pour ou contre, que sentiment ? De là vient aussi qu'elles sont rarement acquises à une cause, mais plutôt aux personnes : si pourtant elles le sont à quelque cause, elles s'en font aussitôt les militantes et en compromettent ainsi le rayonnement pur et innocent. Il en résulte un danger nullement négligeable si on leur confie la politique et certains secteurs de la science (par exemple l'histoire). Quoi de plus rare, en effet, qu'une femme qui saurait réellement ce que c'est que la science ? Les meilleures nourrissent même en leur cœur un secret dédain pour elle, comme si elles lui étaient supérieures par on ne sait quoi. Tout cela pourra changer, peut-être ; en attendant, c'est ainsi. |
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- 6 - […] le mariage conçu au plus haut de son idée, comme une amitié d'âmes entre deux êtres de sexe différents, c'est-à-dire nouée, comme on espère qu'elle le sera à l'avenir, à seule fin de procréer et d'élever une génération nouvelle. Un mariage de cette sorte, qui ne recourra à la sensualité que comme à un moyen rare, occasionnel, servant à des fins plus hautes, aura vraisemblablement besoin, c'est à craindre, d'un auxiliaire naturel, le concubinage ; car s'il faut, pour garantir la santé du mari, que l'épouse se plie encore à la satisfaction exclusive de ses besoins sexuels, ce sera un point de vue faux, contraire aux fins susdites, qui sera déterminant lors du choix d'une épouse : la réalisation du désir de postérité sera laissée au hasard, une éducation heureuse des plus invraisemblables. Une bonne épouse, appelée à être tout ensemble amie, aide, génitrice, mère, chef de famille, administratrice, voire peut-être à vaquer à ses affaires et à remplir ses fonctions indépendamment de son mari, ne saurait être aussi une concubine : ce serait, d'une manière générale, trop lui demander. |
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- 7 - Aussi longtemps que l'État ou, plus exactement, le gouvernement se saura commis à la tutelle d'une masse mineure et pèsera la question de savoir s'il faut, à son usage, maintenir ou éliminer la religion, il est infiniment probable qu'il se décidera toujours pour le maintien de la religion. Car la religion assure la paix de l'âme aux individus en période de frustration, de privation, de terreur, de méfiance, c'est-à-dire là même où le gouvernement se sent hors d'état de faire directement quoi que ce soit pour adoucir les souffrances morales du particulier ; qui plus est, même en cas de calamités générales, inévitables et dès l'abord irrémédiables (famines, crises monétaires, guerres), la religion garantit une attitude plus tranquille, expectative, confiante, de la masse. […] gouvernement absolu tutélaire et maintien vigilant de la religion vont nécessairement de pair. |
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- 8 - Le signe le moins équivoque de mépris des hommes est de n'admettre l'existence d'autrui, ou que comme moyen en vue de ses fins à soi, ou pas du tout. |
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- 9 - Les hommes qui veulent surtout choquer, quitte à déplaire, désirent la même chose que ceux qui veulent plaire sans choquer, mais à un degré beaucoup plus haut et indirectement, en passant par un stade que les éloigne en apparence de leur but. Ils veulent l'influence et la puissance, et affichent donc leur supériorité, même si elle doit causer un sentiment désagréable ; car, ils le savent, celui qui est enfin arrivé à la puissance plaît à peu près en tout ce qu'il fait et dit, et même quand il déplaît, il a encore l'air de plaire malgré tout. |
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- 10 - Si l'on sent avec force l'injustice de la propriété […] on indique deux moyens d'y remédier : d'abord une distribution égale, et puis l'abolition de la propriété et le retour des biens à la collectivité. Ce dernier moyen surtout est selon le cœur de nos spécialistes […] On a souvent fait dans l'antiquité des tentatives inspirées de la première recette, toujours sur une petite échelle, il est vrai, mais avec un insuccès qui peut nous servir de leçon à nous aussi. "Des lots de terres égaux", c'est vite dit ; mais que d'amertume est provoqué par la division et la séparation alors nécessaires, par la perte de biens depuis longtemps vénérés, que de piété y est blessée et sacrifiée ! […] il n'y a jamais eu deux lots réellement égaux, et quand il y en aurait, jamais l'envie de l'homme pour son voisin ne croirait à leur égalité. […] si l'on veut […] restituer la propriété à la communauté et ne faire de l'individu qu'un fermier temporaire, c'est la terre même que l'on ruine. Car l'homme ignore précautions et sacrifices pour tout ce qu'il ne possède qu'en passant, il en dispose pour l'exploiter, en brigand ou en prodigue débauché. […] Pour que la propriété inspire désormais plus de confiance et devienne plus morale […] qu'on empêche l'enrichissement facile et brusque […] et considère comme des êtres nuisibles à la collectivité aussi bien ceux qui possèdent trop que ceux qui n'ont rien.
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