Derrière ce rideau (1928)

Tous les titres :

Chameau noir (Le)

Charlie Chan à la rescousse

Derrière ce rideau

Gardien des clefs (Le)

Maison sans clef (La)

Perroquet chinois (Le)

Les romans d'Earl Derr Biggers ont tous l'air de se terminer par un mariage, de sorte qu'il est aussi intéressant d'essayer de deviner, dès le début, qui va se marier, que de trouver l'identité du coupable.  Dans Derrière ce rideau, on ne doute pas vraiment que le rôle du beau jeune homme soit tenu par Barry Kirk.  Quant à celui de la jeune fille, on hésite un peu entre June Morrow, Lila Barr ou Grace Lane, mais Barry Kirk ne développe jamais vraiment de relation intime avec les deux dernières.  June Morrow et Barry Kirk ne peuvent être coupables, puisqu'ils vont se marier à la fin.

Earl Derr Biggers semble s'être spécialisé dans les romans atypiques.  Charlie Chan et June Morrow sont des personnages non conventionnels.

Alors que d'habitude les indigènes, les étrangers sont considérés comme des ennemis, son Charlie Chan est un Chinois qui représente la loi et l'ordre.  Chan est un membre de la police des États-Unis.

June Morrow étonne à cause de son occupation non traditionnelle.  Il n'était pas courant, au début du 20ème siècle de voir des femmes ayant des responsabilités administratives.  On pouvait se demander si elle ne serait pas dépréciée à un moment donné, ou si elle ne serait pas victime d'un accident.  Rien de cela n'arrive.  Il faut dire que June Morrow va moins loin qu'Ellen Landini du Gardien des clefs.  June Morrow n'a pas divorcé quatre fois.  Elle est jolie et sait quand même faire la cuisine.  Elle est récupérable.  Il y a bien des bouts de dialogues qui suggèrent que la vraie place d'une femme est au foyer, mais June Morrow existe et ne connaît pas une fin tragique.  Earl Derr Biggers était peut-être plus progressiste que d'autres.

Continuons avec ce qui est le plus simple.  C'est-à-dire éliminer les suspects les plus évidents ou les coupables les moins probables.

Le premier est John Beetham, représenté comme un être dur, cruel et impitoyable.  Beetham abandonnerait des morts sur son chemin et aurait tué un chamelier qui avait désobéi à ses ordres.  Le comportement de Beetham peut sembler condamnable pour nos âmes sensibles, mais pouvait paraître plus normal aux gens ayant vécu la période coloniale.

Beetham est dur et insensible, mais il fait des expéditions dans les déserts et dans la jungle, c'est donc la loi de la jungle qui s'applique.  Il faut résister aux pillards, aux indigènes hostiles, aux climats, aux maladies, à la soif, à la fatigue, à la faim.  Il faut être dur pour survivre à tout cela.  Si Beetham a tué un chamelier, c'est en fait pour protéger Ève Durand. Il a une bonne excuse.

Le portrait de John Beetham fait un peu penser à celui de l'homme d'affaires dur.  L'homme d'affaires et l'explorateur sont durs parce qu'ils doivent survivre et s'imposer dans des conditions difficiles.  Il faut en tenir compte avant de porter un jugement définitif sur des personnages comme Beetham.

Autre point positif pour Beetham, il rappelle le colonel Race de Mort sur le Nil, ou Hector Blunt du Meurtre de Roger Ackroyd, ou John Despard de Cartes sur table d'Agatha Christie.  La plupart du temps les militaires sont honnêtes et droits.

Le lien entre Beetham et Li Gung, un autre suspect, curieusement innocente Beetham, parce que ce lien est connu trop tôt et que Li Gung est trop suspect.

Le pauvre Paradis est un autre suspect trop évident, puisqu'il a été accusé d'avoir empoisonné sa femme.  Il était en fait innocent de ce crime.

Hélène Tupper-Brock est présentée d'une manière peu sympathique, car elle est décrite comme froide et distante, mais c'est la veuve d'un pasteur.  Ce qui permet de vérifier une hypothèse faite chez Agatha Christie, dans des romans comme Les vacances d'Hercule Poirot, selon laquelle les pasteurs, leurs femmes ou leurs soeurs ne peuvent être coupables de crimes graves.  L'hypothèse tient le coup jusqu'à maintenant.  Hélène Tupper-Brock joue même un rôle positif puisqu'elle a aidé Ève Durand à se trouver un emploi.

Lila Barr était suspecte parce qu'on l'avait vu sortir en pleurant d'une rencontre avec Frédéric Bruce, mais c'était pour une raison qui n'avait rien à voir avec sir Frédéric.

Les autres personnages sont plutôt neutres et peuvent aussi bien être innocents que coupables, parmi ceux-ci le mari Eric Durand.

L'intrigue de Derrière ce rideau est très proche du roman populaire.  Le premier réflexe, quand une femme disparaît, est de soupçonner le mari.  On peut penser que l'épouse n'est pas disparue, mais qu'elle a été assassinée.  Quoi de plus simple, dans une contrée sauvage, que de tuer quelqu'un et de l'enterrer quelque part ?  L'intuition n'est pas tout à fait exacte, mais pas loin de la vérité.  Le mari pouvait être considéré comme un suspect important, parce que, officiellement, il n'était pas suspect.  On savait très peu de choses sur lui.

Cette enquête présentée comme particulièrement compliquée n'est pas réellement surprenante pour les habitués du roman populaire.  Ce n'est pas la première fois qu'on voit des jeunes filles aux prises avec des aventuriers.  On n'a qu'à penser à Marie-Mystère, Dolorosa ou La jeune fille aux perles de Simenon, L'étude en rouge de Conan Doyle ou Mort sur le Nil d'Agatha Christie.

Sir Frédéric n'était pas un aussi grand policier qu'il l'aurait voulu.  Il aurait dû découvrir le lien entre Hilary Galt et George Mannering.  Sir Frédéric aurait dû savoir que le mariage entre Ève et Eric Durand s'était fait sans le consentement de l'oncle et qu'Hilary Galt avait tenté de l'empêcher.  Sir Frédéric aurait dû connaître les antécédents douteux d'Eric Durand.  Tous ces renseignements pointaient vers une culpabilité du mari.  Sir Frédéric aurait dû lire des romans populaires.

Le mariage entre Ève et Eric Durand, sans le consentement de l'oncle, constituait une sorte de mésalliance, pas tant pour une question de classes sociales, qu'à cause du manque de vertu de l'époux, dont on apprend qu'il était joueur, ivrogne, grossier et brutal.  L'oncle Mannering avait peut-être des idées surannées, mais il avait tout de même raison.

Ève Durand a connu une destinée d'héroïne de roman populaire, avec les invraisemblances que cela suppose.  D'abord victime de son mari, elle devient célèbre deux fois dans le milieu du spectacle et disparaît trois fois sans laisser de traces.  Il est invraisemblable qu'Ève Durand n'ait pas été retrouvée par la police ou par son mari pendant toute ces années.  Et il n'aurait pas été plus difficile à Eric Durand d'assassiner sa femme que de tuer Frédéric Bruce, éliminant de manière permanente un témoin gênant.

Ève Durand a été aidée, dans son malheur, par l'homme au fond charmant et bien élevé qu'est John Beetham et on ne sait pas s'il ne s'uniront pas formellement plus tard.

Eric Durand était un de ces personnages à la double identité.  Irréprochable en apparence, mais fourbe en réalité.  Durand se suicide, à la fin, dans la tradition militaire, pour expier pour ses crimes et éviter le déshonneur d'un procès.

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Barr, Lila.

Fort jolie; blonde; délicieuse; corps svelte et souple; yeux bleus; travaille au bureau des Importateurs de Calcutta; fiancée de Kincey; 30 ans ?.

Beetham, John.

Colonel, Anglais; fameux explorateur de l'Asie; a grand air; grand; mince; teint bronzé; yeux gris; modeste; dur; abandonne les morts sur la route; brûle du feu sacré; glacial; antipathie de Barry Kirk; [trop suspect : inflexible + dur + Li Gung]; a tué un chamelier pour avoir enfreint ses ordres ? [pour protéger Ève Durand]; charmant; bien élevé; amoureux platonique d'Ève Durand; part un an pour le désert de Gobi; rentrera en Angleterre ?; [fait penser au colonel Race de Mort sur le Nil ou à Hector Blunt du Meurtre de Roger Ackroyd d'Agatha Christie].

Bruce, Frédéric.

Sir; ancien directeur du Service de l'Identité judiciaire de Scotland Yard; haute stature; yeux gris pleins de douceur ou au reflet d'acier; ne s'avoue jamais vaincu; imposant; Anglais; détective; assassiné; a un fils; en retraite; victime d'Eric Durand.

Chan, Anna.

Plus jeune fille de Charlie Chan.

Chan, Charlie.

Sergent de la police d'Honolulu; Chinois; patient; modeste; petit; son pas est étonnamment léger; face joufflue; détective; yeux noirs et mobiles; sa femme attend un onzième enfant; a été domestique de Sassy Jordan; sa femme accouche d'un garçon; expert en empreintes digitales.

Cuttle, M.

Veilleur de nuit du Kirk Building.

Dawson-Kirk, Mme.

Menue comme un oiseau; grand-mère de Barry Kirk; vieille dame; légère comme une jeune fille; Mary Winthrop Kirk.

Duff, Rupert.

Inspecteur; bon détective; de Scotland Yard; jeune; carrure épaisse; l'air d'un paysan; depuis sept ans dans la police métropolitaine; sympathise avec Charlie Chan.

Dufour.

Ancienne patronne de Jennie Jérome; dirigeait la maison de couture Dufour et Cie.

Durand, Eric.

Mari d'Ève; major; Anglais; grand; blond; teint hâlé; yeux bleus vifs; sportsman anglais; 6 ans de plus que sa femme; assassin de sir Frédéric Bruce; vil et bas; joueur et ivrogne; grossier; brutal; menteur; victime de chantage à cause du meurtre d'Hilary Galt; se suicide; assassin d'Hilary Galt; vie dégradante; renvoyé de l'armée anglaise il y a dix ans.

Durand, Ève.

Femme d'Eric; jeune; jolie; de famille distinguée; descendait des Mannering du comté de Devon; disparue sans laisser de traces voilà 15 ans; avait 18 ans; voir Grace Lane; s'est mariée sans le consentement de son oncle; parents morts; élevée par son oncle; avait fui son mari à cause de ses crimes avec l'aide du colonel Beetham; rentre en Angleterre; ne s'entendait pas bien avec son oncle Mannering [aurait dû].

Dyke.

Femme de ménage du Kirk Building.

Egbert.

Le chat du bureau au journal Le Globe de San Francisco.

Enderby, Carrick.

Employé dans les bureaux de Cook and Son à San Francisco; gros blond; air nonchalant; porte un monocle; mari d'Éliane; dit Carry.

Enderby, Éliane.

Femme de Carrick; superbe brune d'environ 35 ans; cheveux sombres comme l'aile du corbeau; ancienne amie de Jennie Jérome; a été employée chez Dufour comme modèle.

Flannery.

Capitaine; policier; inspecteur; air énergique; cinquantaine d'années;  origine irlandaise; aime pas Charlie Chan; depuis trente ans dans la police; déprécié; s'attribue l'honneur de la capture d'Eric Durand.

Galt, Hilary.

Associé principal de l'étude d'avoué Pennock et Galt; connaissait plus de secrets romanesques que tous ses confrères de Londres; tué d'une balle dans la tête il y a 16 ans; crime non résolu; ami de George Mannering; victime d'Eric Durand; voulait empêcher le mariage d'Ève Durand et d'Eric.

Garland, Gloria.

Très jolie femme; mains chargées de bijoux; beauté triomphante; actrice de théâtre en Australie; lourdement maquillée; vrai nom = Ida Pingle; Anglaise; amie intime de Marie Lantelme.

Gleason.

Journaliste au Hérald de San Francisco; ami de Bill Rankin.

Gung, Li.

Chinois; serviteur du colonel Beetham; a beaucoup voyagé en pays étranger; cousin de Henry Li; âge moyen.

Jérome, Jennie.

Ancienne amie d'Éliane Enderby; disparue depuis sept ans; mannequin; employée par la maison de couture Dufour et Cie de New York; beauté inoubliable; la préférée des clientes riches; voir Ève Durand et Grace Lane.

Jordan, Sally.

Amie de Mme Dawson-Kirk; ancienne patronne de Charlie Chan; vieille.

Kincey.

Secrétaire de Barry Kirk; fréquente Lila Barr; grand; brun; vêtu avec élégance; ou Kinsey.

Kirk, Barry.

Ami de sir Frédéric Bruce; a connu le fils de sir Frédéric à Londres; riche célibataire; descendant de Dawson Kirk; beau garçon; taille élancée; 25-30 ans; blasé; a parcouru le monde à la recherche d'émotions; oisif; sans souci; va épouser June Morrow.

Kirk, Dawson.

Millionnaire; a fait construire le Kirk Building.

Lane, Grace.

Jeune femme; demoiselle d'ascenceur du Kirk Building; en réalité Jennie Jérome; joli brin de fille; aussi Marie Lantelme; aussi Ève Durand.

Lantelme, Marie.

Jolie choriste; talent magnifique; amie de Gloria Garland; disparue sans laisser de traces depuis plus de dix ans; voir Ève Durand et Grace Lane.

Lee, Peter.

S'occupe du vestiaire du Cosmopolitan Club depuis 30 ans; vieux.

Li, Harry.

Cousin de Li Gung; a logé ce dernier; importateur de paniers; riche; Chinois; petit et gros; père de Willie.

Li, Willie.

Environ 13 ans; fils d'Harry; boy-scout; admire le colonel Beetham; veut devenir explorateur; a reçu 22 décorations; aime faire de bonnes actions.

Lin, Chan Kee.

Cousin de Charlie Chan; Chinois; ou Chan Kee Lim; barbiche grise; approuve pas le métier de Charlie Chan.

Manley.

Policier; haute stature; aimable et souriant; sergent; chef de la brigade de police du quartier chinois depuis plus de sept ans.

Mannering, George.

Sir; oncle d'Ève Durand; vieilli prématurément; désapprouvait le mariage d'Ève avec Eric; ami d'Hilary Galt; avait des idées surannées [mais n'avait pas complètement tort]; excellentes intentions et gentillesse.

Marchetti.

Propriétaire de restaurant.

Meyers.

Policier.

Morrow, June V.

Déléguée du procureur; s'intéresse particulièrement à la criminologie; [femme de carrière]; remarquablement jolie; sait tout de même cuisiner; manières décidées de femme d'affaires; charme et séduction; sang-froid; faible femme; son père était juge; va épouser Barry Kirk.

Paradis.

Valet de chambre anglais de Barry Kirk; majestueux comme un évêque; cheveux d'un blanc de neige; a été accusé d'avoir empoisonné sa femme; acquitté.

Pennock.

Beau-père d'Hilary Galt; décédé il y a vingt ans.

Petersen.

Policier de San Francisco.

Rankin, Bill.

Journaliste au Globe de San Francisco; capable; reporter consommé; svelte.

Smith, Samuel.

Employé de Grace et Davis experts-comptables.

Tong.

Amis de Chan Kee Lin.

Trant.

Procureur du district; supérieur de June Morrow.

Tupper-Brock, Hélène.

Dame de compagnie de Mme Dawson-Kirk; glaciale et distante; Anglaise du Devonshire; veuve d'un pasteur [positif si vrai]; a été voisine des Mannering dans le Devonshire; amie d'Ève Durand.

, Willie.

Cousin de Charlie Chan.

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- 1 -

- [Charlie Chan] Je constate avec un plaisir immense que le cerveau profond de Sir Frédéric évolue dans les mêmes voies que ma pauvre cervelle. Les procédés compliqués de la science paraissent merveilleux dans les livres, mais ne valent guère dans la pratique. Les faits m'ont conduit à étudier de près l'humanité et ses passions. Quels sont habituellement les mobiles d'un meurtre ? La haine, la convoitise, la vengeance; on tue pour sceller à jamais les lèvres d'un témoin. Étudiez l'homme. 

[Comme Maigret]


- 2 -

[Sir Frédéric Bruce] Comme je viens de le dire, Peshawar m'a épouvanté. Dans cette cité du mal, rien n'est impossible. Les crimes sont ceux de l'opium, de la jalousie et de l'intrigue; des rixes sanglantes du jeu, de la vengeance et de toutes sortes d'intoxications bizarres. Qui pourrait exprimer la perversité qui s'insinue dans le sang des hommes sous certaines latitudes ? […] 

[Contexte colonial]


- 3 -

- [Charlie Chan] Je suis le disciple d'un fameux philosophe chinois qui dit : "Le fou questionne les autres, le sage s'interroge lui-même."


- 4 -

- [Charlie Chan] Plus le tonnerre gronde, moins il pleut, murmura-t-il.


- 5 -

- [Barry Kirk] Oh ! … ma pauvre grand-mère retarde sur l'époque actuelle. De son temps, les femmes se contentaient du titre de ménagères. A présent, elles deviennent étoiles de cinéma, membres de club, avocates … détectives … Jadis, c'était le bon temps …

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